Marie Depussé, le phrasé de la vie

02/05/2006 — Marie Depussé


Ce mouvement de recueillir, de reprendre au temps sa matière nocturne, cette pulsation qui monte, enfle, déploie la langue en l’écartelant, [...] l’écriture trouve là quelques-unes de ses figures dont le poème est l’ultime concrétion.
II est sans doute d’autres effrois, d’autres silences pour dire le vertige de l’existence, il n’est pas d’inquiétude plus déterminée.
Car le poème, en apprivoisant fugacement les mots, joue son va-tout à chaque instant : il ne peut transiger avec rien de ce qui limite l’échange [...].
Vos émois, ces doutes, vos interrogations infinies, il les rassemble - et les disperse. Il n’est d’aucun secours. Il suspend.
Ce qu’il recueille finalement, c’est cet(te) ab-sens qui nous taraude dès que nous levons les paupières sur le matin du monde.

Alain Duault, Recueillir [1]

Comme un roman familial

John Foley qui a pris la photographie de Marie Depussé accolée à celle de Jean Oury pour leur livre en commun : A quelle heure passe le train ? (éditions Calmann-Lévy, 2003) n’a pas nécessairement eu connaissance du texte d’Alain Duault, n’est peut-être pas non plus un adepte de la PNL, mais il a su ô combien capter le regard songeur de l’écrivain pour nous renvoyer à nos propres songeries à la lecture de ses livres [2] et à la relecture d’un parcours de vie que nous partageons générationnellement (réflexions sur éducation, folie, littérature, prison), et qui s’avère miroir sur le chemin.

Les morts ne savent rien

Le dernier d’entre eux (mars 2006) : Les morts ne savent rien - les titres des ouvrages de Marie Depussé laissent souvent rêveur, au sens littéral de l’expression. Edité chez POL, comme tous les autres à l’exception du livre d’entretiens cité plus haut.
La notice de l’éditeur mentionne aussi, participation régulière à L’Autre Journal de Michel Butel, mais aussi Chimères (Félix est là), Trafic et Lignes.

*

Un texte de Lignes précisément, m’a mis sur la voie des livres de Marie Depussé. Il s’agit de l’ancienne série. Il s’intitule Le Jury (ô Kafka !), il évoque Jussieu :

Mon hypothèse est qu’avec le temps on s’attache et que cet endroit est devenu un lieu. Même si c’est un mauvais lieu, peuplé d’êtres jeunes, mal habillés, ayant une aptitude à l’insoumission, au désordre.

« Rendez-vous à Jussieu. La manifestation partira à quinze heures...
Les rendez-vous deviennent, comme les manifestations, rares. De même, les panneaux sur lesquels on voyait des photos d’hommes jeunes, mal rasés, condamnés à mort, ont laissé place à d’autres, plus gentils : théâtre, concert de jazz, et, sur les banderoles, on peut lire, non plus soutien au peuple kurde, mais colloque international sur Michel Leiris.
Ce n’est pas forcément plus gai mais c’est moins dur.
Parce que lorsqu’on longeait les panneaux pour aller parler de Verlaine ou de Platon, on regardait ces jeunes visages dont on savait, puisqu’ils étaient arrivés là, sur les affiches, qu’ils étaient déjà morts. »

Ce passage a été repris dans Qu’est-ce qu’on garde ?, qui "illustre" le roman pédagogique [3] de Marie Depussé.

L’article de Lignes contait avec une verve vacharde mais sans haine, la délibération d’un jury d’ESEU [4] concernant des détenus. L’un d’eux avait copié, « pompé » dira Marie Depussé, en ajoutant « verbe délicieux » eu égard à l’heure printanière, tandis que la présidente du jury adhérant de toutes ses peurs à la folie institutionnelle administrait héroïquement un zéro au pompeur et au pompé...

Découverte de l’universitaire qui enseigne aussi la littérature en prison (ô GIP, ô Foucault, Mauriac (fils) et Domenach !), de la « lacanienne » et donc de Dieu gît dans les détails, et donc étonnement (émerveillement) supplémentaire, la fréquentation assidue de la clinique de La Borde [5]

Le livre d’entretiens avec Jean Oury, dont le titre est dû à Francesc Tosquelles venu à La Borde, et qui à la vue des "fous" en attente, assis sur les marches du château, posa cette question, a pour sous-titre Conversations sur la folie.

Il y a là beaucoup plus qu’une simple conversation, mais un écho de "théories" (relevant tant de la clinique que de la politique) et de leur mise en oeuvre tâtonnante avec leurs heurs et leurs malheurs ; le portrait aussi de Félix Guattari, de ses intuitions, de sa vitesse de pensée, ses excès. Et en ce qui concerne Marie Depussé, toujours à la fois cette délicatesse et cet engagement. Mutatis mutandis (et peut-être horresco referens, vive le latin) se dessine une analogie avec cette aventure spirituelle d’un autre temps, celle des Dominicaines de Béthanie, alias dominicaines des prisons, immortalisées par le film de Bresson : Les Anges du péché.
Réquisit d’égalité entre ceux pour lesquels la vie a été prodigue de ses dons et ceux qu’elle semble avoir abandonnés (chez les dominicaines, prostituées, taulardes, droguées appelées à l’égal des filles de "la haute" à une vie en vérité, et chez les "fous", intelligence et savoir que n’ont pas ceux qui prétendent ne pas en être ne fût-ce (ira, furia brevis, décidément) que l’espace d’un instant).

De l’analogie, il ne me paraît pas incongru de pointer sous une forme qui ne heurte aucune sensibilité, l’affirmation de ces dominicaines selon laquelle "la vie religieuse contemplative est un atelier de liberté où l’on apprend à aimer" et qu’il faut des années pour pouvoir "se dire en vérité" . L’écriture -rare - de Marie Depussé me paraît à la fois traduire cette tendresse pour les êtres et ce souci de cette vérité sans emphase, comme si la vertu cardinale d’attention d’une Simone Weil se trouvait ici désolennisée, humanisée par humour et vivacité. Et sans édulcorant ! [6]

Manière de se frayer un chemin vers un essentiel. Il est frappant de lire dans la "fiche auteur" des éditions POL, la mention vivante à ce jour, avec la date réactualisée.

De cet amour de la vie, Les morts ne savent rien, [7] titre du dernier ouvrage témoigne jusqu’à ce : « Je n’ai pas peur, tu sais, je suis comme papa. “La tumeur est inopérable”, c’est une phrase. A la guerre, quand on entend siffler la balle, c’est qu’elle est passée. Celle qui vous tue, on ne l’entend pas. »

Ce dernier chapitre est intitulé/daté Octobre (2005) ; le second Mai (2005) après une sorte de clé musicale du livre en incipit donnée par une affiche dans une chambre d’hôpital, évoquant La Promenade au phare et du même coup Virginia Woolf, et la voix de la mère. Mère qui n’est plus, et dont l’absence de voix a fait d’un "amas de pages" un livre "plus fou, plus difficile à endurer, par manque de trajectoire, peut-être, par absence de ce « oui, tu pourras y aller ».

C’est cette parole perdue de la mère, à la recherche de laquelle s’ordonnera la trajectoire du livre qui va nous donner ce « texte [8]
écrit à quatre voix, chanson d’amour ». [9]

Autant dire que ce qui est à la fois récit (l’enfance, la guerre) et chronique, porté par l’amour des êtres et des mots, mêlant réflexions profondes, mots qui font mouche -de jolis sketches parfois, cf. l’histoire du buffle et du lard- , de moments de pure poésie, participe bien de l’opération de recueillir d’Alain Duault mentionnée en exergue, et l’on adopte et on se sent adopté par la famille (les familles) parfois passablement déjantée qu’évoque Marie Depussé. Si le terme roman familial sent son Freud, et qu’ici ou là apparaissent ou Lacan ou La Borde et Oury, Les morts ne savent rien est aussi un livre porté par l’amour de la littérature, et s’il arrive que surgissent des termes triviaux, c’est très certainement pour parer à toute irruption de la boursouflure pseudo-littéraire ou jargonneuse. Assurément par courtoisie :

« Mais j’aime la courtoisie de Jean, cette courtoisie d’aube qu’avait papa. Enfin, pas tout à fait. Chez papa, une aube déjà levée attendait l’autre, l’étranger, le pauvre, le fou, lui offrant sa lumière tranquille. Alors l’autre s’ébrouait, déployait ses membres, et commençait à dire une ou deux choses qu’il avait eu envie de dire toute sa vie. [...]

Le temps et l’espace de la courtoisie de Jean sont différents. Quand il rencontre l’autre, c’est comme si, à chaque fois, il arrêtait le cours de sa vie à lui. Une façon d’immobiliser les pieds, ou de reculer légèrement, comme un peintre, pour prendre l’autre dans la totalité de son paysage. Jean est grand et se tient droit, souple, mais droit. On croit percevoir qu’il s’incline, ou presque, vers le paysage de l’autre - un enfant, un fou, une femme. [...]

Et l’autre soir, si tard, à neuf heures du soir, au supermarché, il choisit une caisse où la file d’attente est la plus longue. Je n’ai plus la force de protester. C’est un type fou, Jean, une malédiction que m’a refilée maman.
Puis, arrivé à la caisse, il s’incline vers la jeune femme en train de faire nos additions et parle. “Bonsoir, madame, vous êtes belle. À cette heure, dans cette lumière terrible, vous êtes très belle. J’ai choisi d’attendre, à votre caisse, pour vous le dire. Je devais le faire.” »

© Ronald Klapka _ 2 mai 2006

[1 Le Nouveau recueil, numéro 74, mars-mai 2005, Alain Duault a été aussi décrit comme Le "Monsieur musique classique" de FR3 et RTL . Du poète, voir les "bonnes feuilles" de Une hache pour la mer gelée, Gallimard

[2Note de 2007 : Beckett corps à corps, chez Hermann.

[3 Quelques lignes de la recension de Patrick Kéchichian : Ici, dans le vent, sur cette esplanade invraisemblable qui se transforme en patinoire à la moindre pluie - ceux qui ont chuté se reconnaîtront -, on va tenter d’imaginer que la fraternité n’est pas morte entre les professeurs et les jeunes conscrits de l’éducation nationale, ces « bleus » maladroits et sans éducation. Bien sûr, il y a un peu de démagogie tutoyante. Mais l’essentiel est ailleurs, dans cette générosité, cette « gentillesse » - le mot n’est pas ridicule sous la plume de Marie Depussé - qui vient adoucir un sort bien incertain : « ... il faut parler doucement aux étudiants qui préparent des concours où ils ne seront pas reçus et qui ont peur du froid, dehors. Leur dire
« calme, calme », comme on parle aux chevaux. Car nous sommes dans une grande folie, et ces jeunes gens ont peu d’espoir. »
Le Monde, 24 novembre 2000

[4 Examen Spécial d’Entrée à l’Université pour les non-bacheliers - remplacé aujourd’hui par le DAEU : Le Diplôme d’Accès aux Etudes Universitaires

[5 Un extrait de ce qu’en disait Josyane Savigneau : Dieu gît dans les détails n’est pas un témoignage sur une expérience singulière de psychiatrie - une manière " autre " de traiter les fous, - un de ces " récits vécus ", qui, souvent, parlent faux. Marie Depussé a su trouver la vérité des mots. Ecrire. Evoquer avec émotion, avec humour, avec douleur, avec amour, une vie. Des vies. Des vies " autres ", celles des " fous " : " On ne peut pas dire " les fous " sans les aimer un peu. " Ce mot, " les habitants de La Borde l’aiment bien. Nous, les fous. Il ne les vexe pas : au contraire. " C’est à La Borde que Marie Depussé a vu " une bienveillance aussi précise ", qui l’a transformée. C’est de cette bienveillance, et avec cette bienveillance, qu’elle parle. Quand elle est arrivée, il y a quelque trente ans, La Borde lui est apparue " comme une famille qui rassemblerait des êtres amochés par leur famille, leur en offrant une, de hasard, dépourvue de malédiction particulière ".
Le Monde, 24.09.93.

[6 est-ce qu’on meurt de ça , sans point d’interrogation, l’exprime avec beaucoup de force.

[7 Dans l’Ecclésiaste -ou Qoheleth - chapitre 9, verset 5 ; contexte :

9.4 Pour tous ceux qui vivent il y a de l’espérance ; et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort.
9.5. Les vivants, en effet, savent qu’ils mourront ; mais les morts ne savent rien, et il n’y a pour eux plus de salaire, puisque leur mémoire est oubliée.

[8 Et maintenant j’écris ce texte, ce truc, comme dit le petit frère. Déposer une existence dans les mots est une activité assez peu justifiable sinon par le fait qu’elle est, à sa façon, comme l’analyse, une activité de voirie ; elle achève, parfois, le nettoyage des carrefours.

[9Comme si re-surgissait la voix de Renée Lebas